Fiche technique :

Synopsis : Entre Riko et son frère aîné, rien n’a jamais été simple. Même après sa mort, il continue de lui compliquer la vie : une pile de factures, des souvenirs embarrassants… et un fils ! Aux côtés de son ex-belle-sœur et de sa nièce, elle traverse ce capharnaüm entre fous rires et confidences, et redécouvre peu à peu un frère plus proche qu’elle ne l’aurait cru.

Dire que nous attendions ce film à la rédaction de La Minute Ciné serait un euphémisme. Après La Famille Asada, Ryōta Nakano nous avait déjà bouleversés par sa capacité rare à faire coexister la tendresse, la mélancolie, le rire et les larmes dans un même mouvement. Avec Mon grand frère et moi, le cinéaste japonais poursuit ce travail délicat sur les liens familiaux, le deuil et ce que les vivants font de l’absence.

Ici, il explore la relation difficile, cabossée, parfois irritante, mais profondément touchante entre une petite sœur et son grand frère disparu. Riko apprend la mort de ce frère qu’elle ne voyait plus vraiment, un frère instable, problématique, qui lui demandait sans cesse de l’argent. Pendant quelques jours, entre l’organisation des funérailles, le vidage de son appartement, les retrouvailles avec son ex-femme et la découverte de pans entiers de sa vie qu’elle ignorait, elle ne va pas seulement revisiter le passé de son frère : elle va aussi être forcée de reconsidérer le sien.

Et c’est là que Nakano est fort. Loin des grands effets, loin des révélations fracassantes, loin du mélo appuyé, il préfère la nuance, les petits gestes, les silences, les déplacements intérieurs. Mon grand frère et moi est une exploration très fine de ce qui fait une famille, au-delà des rancœurs, des maladresses, des incompréhensions et même des vies ratées. Le film dit quelque chose de très juste : dans une même famille, on ne reçoit pas tous la même histoire, pas toutes les mêmes blessures, pas tout le même amour. Mais il demeure malgré tout quelque chose qui nous relie, quelque chose de fragile, de contradictoire, et d’essentiel.

Ce qui frappe aussi, c’est cette manière très japonaise, et chez Nakano très singulière, d’aborder les drames avec gravité sans jamais les enfermer dans la pesanteur. Oui, certains reprocheront peut-être au film son rythme lent. Pour moi, c’est exactement l’inverse : cette lenteur est une qualité, parce qu’elle épouse le temps réel du deuil. Elle laisse la place au trouble, à la sidération, au rangement des objets, aux souvenirs qui reviennent de biais, à la perception changeante que l’on a d’un être après sa mort. Nakano filme moins la mort elle-même que le travail des vivants après la mort, ce qui est infiniment plus beau et plus juste. C’est d’ailleurs exactement ce qu’il revendique dans le dossier de presse : montrer “comment vivent ceux qui restent”, avec cette idée qu’un être ne peut jamais être réduit à une seule dimension.

Visuellement, le film est d’une grande délicatesse. La mise en scène est soignée, précise, jamais démonstrative. Elle parvient à filmer la banalité du quotidien avec un charme constant et une vraie attention aux visages, aux objets, aux espaces. Nakano sait rendre bouleversant un appartement en désordre, un repas, un regard, une présence absente. Il y a là une vraie science de l’intime. Le casting, lui, est impeccable : Ko Shibasaki incarne Riko avec une retenue très émouvante, Joe Odagiri donne au grand frère une présence à la fois fantasque, agaçante et profondément humaine, et Hikari Mitsushima apporte au film une justesse magnifique. La musique de Hiroko Sebu, discrète mais enchanteresse, accompagne l’ensemble avec beaucoup de finesse.

On me demande parfois pourquoi je suis souvent plus indulgent avec le cinéma japonais qu’avec certains drames familiaux français. En réalité, ce n’est pas de l’indulgence. C’est peut-être simplement que chez Ryōta Nakano, même lorsque le sujet est douloureux, il demeure toujours une forme de bienveillance active, une lumière intérieure, une façon de rappeler que la tristesse n’abolit ni le burlesque du quotidien, ni la chaleur des liens, ni même la joie têtue de continuer à vivre. Il filme le chagrin sans l’embaumer, il filme la douleur sans la figer, et c’est précisément cette circulation entre la peine et l’élan vital qui rend son cinéma si profondément humain.

Au final, Mon grand frère et moi est une ode à la famille, non pas à la famille idéale, mais à la famille réelle, imparfaite, contradictoire, parfois épuisante, et pourtant constitutive de ce que nous sommes. C’est un film sur le pardon, sur ce que l’on transmet, sur ce que l’on laisse, sur la nécessité d’avancer malgré le manque. Et surtout, c’est un film qui, si vous acceptez d’entrer dans son rythme, vous fera peut-être regarder autrement votre propre histoire familiale.

On en ressort changer. On en ressort avec l’envie d’appeler les siens, de ne pas laisser le temps passer, de rouvrir certaines portes avant qu’il ne soit trop tard. Et du coup en sortant de la projection, le rédacteur de ces lignes a appelé sa grande sœur pour prendre de ses nouvelles.

Une œuvre tendre, subtile, profondément humaine, que nous vous recommandons très fortement.

 Par Gregory CAUMES

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