Fiche technique :
- Date de sortie : 25 février 2026
- De : Saeed Roustaee
- Avec : Parinaz Izadyar, Sinan Mohebi, Payman Maadi
- Genre : Drame
- Durée : 2h11
Notre avis sur le film
WOMAN AND CHILD
La tragédie intime d’une femme face au système
Avec Woman and Child, Saeed Roustaee poursuit son exploration des fractures morales et sociales de l’Iran contemporain. Après La Loi de Téhéran et Leïla et ses frères, le cinéaste iranien s’attaque ici à une matière plus intime, presque domestique, mais dont la portée politique et sociétale n’en est que plus puissante.
Le film suit Mahnaz, infirmière de 40 ans élevant seule ses enfants, dont la trajectoire bascule après un drame impliquant son fils, la conduisant dans une quête de justice. Ce point de départ pourrait annoncer un mélodrame judiciaire. Roustaee en fait une tragédie contemporaine.
Un film féministe d’un courage rare
Il est impossible d’aborder Woman and Child sans rappeler le contexte dans lequel il a été conçu. Saeed Roustaee n’est pas un cinéaste neutre. Son précédent film, Leïla et ses frères, lui a valu une condamnation à six mois de prison et cinq ans d’interdiction de tournage pour « propagande contre le régime ». Que ce réalisateur choisisse de revenir avec un film centré sur une femme seule, confrontée aux violences systémiques – familiales, administratives, sociales – relève d’un geste profondément courageux.
Mais le féminisme de Roustaee n’est ni frontal ni démonstratif. Il est organique. Il naît de la situation même de Mahnaz. Dès les premières séquences, le réalisateur montre une femme qui se transforme pour plaire, qui efface ses propres enfants pour satisfaire son compagnon, qui intériorise les exigences masculines jusqu’à s’y dissoudre. La domination n’est pas criée ; elle est montrée dans sa banalité quotidienne.
Et c’est là que le film frappe juste : il ne dénonce pas par le slogan, il révèle par la mise en scène.
Une oeuvre profondément sociétale
Roustaee ancre son récit dans un hôpital, lieu où vie et mort coexistent, mais surtout espace où se déploient corruption, marchandisation et compromissions morales. Le contraste entre Mahnaz, qui s’acharne à sauver, et Hamid, qui « vend la vie et les corps » est une métaphore puissante d’une société où tout peut devenir transaction.
Mais le film va encore plus loin : il explore avec une acuité remarquable la manière dont, face à un drame familial d’une extrême gravité, chaque membre de l’entourage réagit différemment. La famille proche, les amis, les alliés supposés — tous révèlent une facette singulière de l’âme humaine. Il y a le déni, presque protecteur. Il y a l’effondrement et l’intense tristesse. Il y a la colère, le désir de contentieux, l’obsession de réparation. Et il y a aussi, plus dérangeant, une forme d’opportunisme, la tentation de tirer parti d’une situation tragique.
C’est l’une des grandes forces du film : il ne simplifie jamais les réactions humaines. Il montre comment un drame agit comme un révélateur moral. Le prisme iranien est bien présent — les contraintes sociales, les rapports de pouvoir, la pression du regard collectif — mais Roustaee filme ces mécanismes avec une telle finesse qu’ils deviennent universels. Cette capacité à ancrer son récit dans un contexte politique précis tout en parlant à toutes les sociétés est la marque d’une écriture d’une grande maturité.
Le film ne se limite donc pas à un drame conjugal ou judiciaire. Il radiographie une mécanique sociale : mensonge, pression familiale, hiérarchies implicites, jugements de valeur permanents. La violence n’est pas spectaculaire. Elle est administrative. Elle est institutionnelle. Elle est diffuse.
La véritable force du film est d’exposer la violence du quotidien : le regard des autres, la réputation, la conformité aux normes sociales, l’injonction au silence. Ce n’est pas seulement un film sur le régime iranien et ses dérives ; c’est un film sur la manière dont une société produit et entretient l’injustice. Et cette dimension dépasse largement l’Iran : le jugement moral, la suspicion sociale et la pression patriarcale trouvent des échos universels.
Une mise en scène du regard
Roustaee avait envisagé d’intituler le film Les Regards. Ce n’est pas un détail. Le film repose sur la puissance expressive des visages, en particulier celui de Parinaz Izadyar.
Les silences sont souvent plus éloquents que les dialogues. Le réalisateur assume une tension entre abondance verbale et moments suspendus où tout passe par les yeux. La comparaison évoquée avec Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc n’est pas exagérée : Izadyar incarne Mahnaz comme un masque tragique moderne.
Roustaee parle d’acteurs « dont le visage pense ». Cette formule résume le projet esthétique du film : faire du visage un espace narratif. Le spectateur n’est pas guidé par la musique ou par des effets dramatiques appuyés, mais par des micro-variations émotionnelles qui traduisent les contradictions internes du personnage.
Visuellement, Woman and Child n’oublie jamais d’être une véritable œuvre de cinéma. Les cadrages sont resserrés, les espaces souvent étouffants, les compositions soulignent l’isolement progressif de Mahnaz. La lumière joue un rôle dramaturgique : chaude dans les scènes familiales, clinique à l’hôpital, presque froide dans les moments de confrontation. Roustaee affirme un style identifiable, maîtrisé, cohérent avec sa filmographie.
Une écriture d’une finesse redoutable
L’une des grandes réussites du film réside dans l’évolution imprévisible des personnages. Mehri, la sœur, par exemple, ne se réduit jamais à une fonction narrative simple. Roustaee rappelle que ces situations sont inspirées du réel, parfois même édulcorées par rapport à la réalité. Cela confère au récit une authenticité troublante.
Le spectateur ne peut jamais anticiper totalement la direction que prendra le récit. Les choix des personnages sont ambigus, parfois dérangeants, mais toujours humains. Il n’y a pas de figures caricaturales. Même les personnages masculins ne sont pas des monstres univoques ; ils sont les produits d’un système.
Cette complexité rend le message final d’autant plus fort. Lorsque Mahnaz dépasse la colère et choisit la transmission plutôt que la destruction, le film ne bascule pas dans la naïveté. Il affirme une forme de résistance intérieure : ne pas se laisser définir uniquement par la violence subie.
C’est précisément cette finesse d’écriture qui impressionne : Roustaee montre comment un drame recompose les liens, redistribue les rôles, révèle les failles et les solidarités inattendues. Il observe, sans juger, la manière dont les êtres humains naviguent entre douleur sincère, intérêts personnels et instinct de survie.
Une tragédie contemporaine à portée universelle
Roustaee définit son film comme une tragédie. Et en effet, Woman and Child en respecte la structure : une héroïne, une illusion initiale, un enchaînement inexorable d’événements, puis une révélation.
Mais cette tragédie n’est pas mythologique. Elle est sociale. Elle parle des femmes iraniennes, de leur lutte quotidienne, des contraintes invisibles qui pèsent sur leurs choix. Elle parle aussi de la difficulté à exister pleinement dans un système qui vous juge avant même de vous entendre.
Ce qui distingue le film d’autres œuvres dénonçant frontalement le régime, c’est son choix de la subtilité. Roustaee ne filme pas la répression spectaculaire ; il filme l’usure. Il filme la pression lente. Il filme la normalisation de l’injustice.
Et c’est peut-être ce qui le rend encore plus politique.
En conclusion
Woman and Child est un film d’une grande maturité, porté par une actrice principale exceptionnelle et par un cinéaste qui assume un geste artistique courageux dans un contexte contraint. À la fois film féministe, drame familial, critique sociétale et œuvre esthétique exigeante, il touche par sa retenue autant que par sa puissance.
Une tragédie intime qui devient, sans jamais forcer le trait, un acte de cinéma profondément engagé. Un film subtil, nécessaire, et d’une intelligence rare.
Par Gregory CAUMES
|Copyright Amirhossein Shojaei & Saeed Roustaee
