Fiche technique :
- Date de sortie : 6 mai 2026
- De : Mohamed Rashad
- Avec : Hajar Omar, Emad Ghoniem, Mohamed Abdel Hady
- Genre : Thriller
- Durée : 1h34
À La Minute Ciné, nous attendions particulièrement ce premier long métrage de fiction du réalisateur égyptien Mohamed Rashad. Pourquoi cette attente ? Parce que le cinéaste, avec d’autres réalisateurs égyptiens, a fait le choix de s’affranchir des œuvres de commande pour porter un cinéma indépendant, plus libre, plus personnel, notamment à travers la structure Hassala Films, qu’il a cofondée avec Hala Lotfy.
Mohamed Rashad n’est pas un inconnu. Réalisateur, scénariste et producteur égyptien, il s’est formé à l’École de cinéma des Jésuites d’Alexandrie, avant de réaliser deux courts métrages de fiction, From Afar en 2005 et Maxim en 2007. Il a également travaillé comme assistant réalisateur sur plusieurs films, puis signé en 2016 son premier long métrage documentaire, Little Eagles. Avec L’Entente – La Face cachée d’Alexandrie, il livre donc son premier long métrage de fiction. Et ce que nous attendions, c’était précisément cela : voir apparaître la marque d’un cinéaste, une vision, un regard. De ce point de vue, nous n’avons pas été déçus.
Inspiré d’événements réels, L’Entente suit deux frères, Hossam, 23 ans, adolescent turbulent qui tente de se réinsérer, et Maro, 12 ans, encore enfant mais déjà confronté trop tôt à la violence du monde adulte. Après la mort prématurée de leur père dans un accident du travail, l’usine locale leur propose des emplois en guise de compensation, afin d’éviter toute action en justice. Mais très vite, une question s’impose : cette mort était-elle vraiment accidentelle ? Ou aurait-elle pu être évitée ?
Le film repose sur plusieurs récits qui s’entrelacent dans une même œuvre. Il y a d’abord le lien entre les deux frères, à la fois affectueux, pudique, parfois conflictuel. Le grand frère a déjà commis des erreurs, il semble avoir connu l’illégalité, peut-être même la prison, et cherche malgré tout une forme de réinsertion. Le petit frère, lui, regarde ce monde avec colère, avec incompréhension, avec une envie de vengeance qui grandit. Entre eux, il y a une tendresse réelle, mais jamais idéalisée. Leur relation est belle parce qu’elle est imparfaite.
Il y a ensuite le mystère autour de la mort du père. Le film ne bascule pas dans l’enquête classique, ni dans le polar social attendu. Il installe plutôt un doute moral et politique : que vaut la vérité quand la pauvreté vous oblige à accepter le silence ? Que vaut la justice quand une usine peut acheter la paix d’une famille en offrant deux emplois à des enfants ? Et surtout, quand la justice institutionnelle paraît inaccessible, la tentation de la loi du talion devient-elle inévitable ?
Mais la troisième dimension du film est sans doute la plus forte : son regard presque documentaire sur une jeunesse égyptienne enfermée dans un déterminisme extrêmement lourd. On sent ici l’origine du réalisateur, sa connaissance intime de ce monde-là. Mohamed Rashad ne filme pas l’Alexandrie rêvée, touristique, romanesque ou fantasmée des grandes œuvres de commande. Il filme l’envers du décor. Il filme une Alexandrie pauvre, marginalisée, abîmée, où les jeunes ne se projettent plus dans l’avenir, où la corruption est un horizon quotidien, où la société rappelle constamment chacun à la place qu’il est censé occuper.
La grande force de L’Entente, c’est précisément cette dénonciation subtile et précise du déterminisme social. Si vous venez d’une famille pauvre, si votre père meurt dans des circonstances troubles, si votre mère est malade, si votre environnement vous condamne d’avance, alors il devient presque impossible de changer de trajectoire. Le grand frère semble avoir déjà été rattrapé par cette mécanique. Le petit frère, lui, semble progressivement s’y destiner. Le drame du film, c’est que la mort du père ne crée pas seulement une blessure familiale : elle accélère une destinée déjà écrite par la société.
Le personnage de Hossam porte pourtant une forme d’espoir. Il commence à envisager une sortie possible, une normalité, peut-être même une reconstruction, notamment à travers le lien qu’il peut nouer avec un personnage féminin de l’œuvre. Mais le film montre très vite, sans jamais appuyer inutilement, que l’espoir est fragile dans un monde où la corruption, la précarité et le regard des autres peuvent tout détruire. Dans cette société, on ne vous laisse pas facilement devenir autre chose que ce que l’on a décidé que vous étiez.
La mise en scène accompagne parfaitement ce propos. Mohamed Rashad filme avec justesse, avec retenue, mais aussi avec une vraie dureté. Il ne cherche jamais à embellir artificiellement son sujet. Il filme la réalité sociale de son pays sans fermer les yeux sur ce qui ne va pas. Mais il ne filme pas non plus ses personnages avec froideur. Il y a dans le rapport entre les frères une certaine tendresse, une humanité constante, comme si le cinéaste refusait de réduire ces jeunes à leur misère ou à leur colère. Ils ne sont pas des symboles : ce sont des êtres humains broyés par un système.
Les interprètes participent pleinement à cette impression de vérité. Adham Shukr et Zeyad Islam donnent au duo fraternel une densité très forte, entre tension, affection et douleur rentrée.
Bien sûr, L’Entente – La Face cachée d’Alexandrie n’est pas un film parfait. On peut lui reprocher quelques lenteurs, quelques défauts de rythme, peut-être certaines aspérités propres à un premier long métrage de fiction. Mais ces réserves restent secondaires face à la puissance de ce que le film raconte et à la sincérité de son regard.
Car ce film est plus qu’une œuvre puissante et bien réalisée. C’est une œuvre nécessaire. Nécessaire dans un monde où l’on accepte trop souvent de ne pas voir. Nécessaire dans un monde où l’on préfère parfois détourner le regard de la réalité sociale, de la pauvreté, de la corruption, de la jeunesse sacrifiée. Mohamed Rashad pointe avec précision le déterminisme imposé à une partie de la jeunesse égyptienne. Il ne ferme pas les yeux sur ce qui ne va pas dans son pays ; au contraire, il décide de filmer non pas l’Égypte rêvée, non pas l’Alexandrie de carte postale, mais la réalité, l’envers du décor que personne ne veut voir.
Il filme cette réalité avec justesse, avec une certaine tendresse lorsqu’il s’agit des frères, mais avec une dureté lucide lorsqu’il s’agit du monde qui les entoure. C’est par des témoignages cinématographiques comme celui-ci que nous pouvons prendre conscience de l’évolution nécessaire de nos sociétés.
Pour cette vision singulière, neuve, pertinente et profondément humaine, nous vous recommandons fortement ce film.
Par Gregory CAUMES
Copyright Tahia Films
